mardi 24 janvier 2012

Ami des concepts

On connaît la définition deleuzienne de la philosophie comme art de fabriquer des concepts. Le philosophe est donc par excellence l'ami des concepts, mais cela implique qu'il devienne lui-même, en quelque sorte, un personnage conceptuel. C'est ce que signifie profondément : « il est en puissance de concept ». « Etre en puissance » définit proprement l'amitié comme une complicité matérielle, une intimité avec la chose : ainsi le menuisier est en puissance du bois, dit Deleuze, il est l'ami du bois. Certes cette relation a perdu la naturalité et l'harmonie dont pouvait se prévaloir la sagesse orientale ; le sage était tout entier — en acte et pas seulement en puissance — l'ami de la vie ; cet amour paraissait sans égal, mais aussi sans rival. Tandis que la relation au concept crée une distance, entre puissance et acte, entre sagesse et prétendant à la sagesse, entre vrais et faux philosophes (sophistes), comme entre les philosophes eux-mêmes. Puisque l'amitié n'est plus cette relation naturelle d'ami à ami mais est devenue discursive, située entre ami et concept, elle porte en elle la rivalité à propos du concept. Par exemple, tous les penseurs grecs se veulent amis de la Nature, du concept de Nature, mais ils sont loin de s'entendre sur ce que Nature veut dire. En soi la conceptualité est forcément discursive, dialectique et agonistique ; il en va de même pour l'amitié puisqu'elle est née, sous sa forme philosophique et conceptuelle, avec la Cité comme « société d'amis » devant débattre (au lieu de se battre) de leurs intérêts communs ou respectifs. Plus profondément elle s'appuie sur une ontologie de la relation distinguant au minimum la puissance et l'acte, la matière et la forme, parfois le sujet et l'objet, alors que le mode de pensée oriental, essentiellement figuratif, tentait d'exprimer l'harmonie au moyen de l'analogie. La distinction de la matière et de la forme, de la chose et du concept, génère évidemment des conflits d'interprétation : si le menuisier peut se dire l'ami du bois, le bucheron peut l'affirmer tout autant. L'amitié philosophique, la tâche plutôt ardue du philosophe serait de concilier l'unité nécessaire du concept et la pluralité des prétendants. On peut d'ailleurs condenser ce paradoxe sous la forme : une seule philosophie ou amitié nécessaire, pour beaucoup de philosophes ou d'amis possibles. L'aspect circulaire donc unitaire de ce système saute immédiatement aux yeux : en effet si, d'après Deleuze, l'amitié est l'être-en-puissance « de » concept (génitif objectif), elle est également l'être-en-acte « du » concept (génitif subjectif), en général, et d'abord du concept d'amitié ou de philosophie. De sorte que l'ami-philosophe, comme il fallait s'y attendre, n'est jamais que l'ami de la philosophie. De plus il n'incarne pas le réel de l'ami, puisque dans cette relation amicale il a dû se faire lui-même concept, c'est-à-dire se faire un nom pour « signer » ses propres concepts (devenant « du » Deleuze, « du » Hegel, etc.). Même si, dans son cas, Deleuze ouvre au dehors de la philosophie le champ des amitiés possibles (la création des concepts n'étant pas la seule façon de créer et ne comportant aucun privilège), il semble bien que dans les dernières lignes de son « introduction » à Qu'est-ce que la philosophie?, Deleuze privilégie nettement la création conceptuelle, c'est-à-dire le concept comme création, et ainsi n'échappe pas au piège de l'autopositionnalité philosophique...

1 commentaire:

  1. Dommage que vous ayez arrêté... http://www.over-blog.com/com-1001296317/rss.xml

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