lundi 27 décembre 2010

Ami lecteur…

"O, mes amis patients, ce livre souhaite seulement des lecteurs et des philologues parfaits : apprenez à bien me lire !" (Nietzsche)

«Ami lecteurs», cette formule prend chez Nietzsche une signification décisive, qu'a bien mise en évidence Marc Crépon dans son texte «Amitié, lecture et écriture», en marge des Ecrits autobiographiques de Nietzsche (1856 - 1869). Ce qu'emporte la figure de l'ami, dès ces premiers écrits et jusqu'aux œuvres finales, se concentre en une position de refus et de marginalité par rapport à la famille et les institutions, la culture ambiante, et les philistins de toutes sortes incapables du moindre sens critique. Ainsi donc l'amitié ne se justifie que sur fond de luttes, de doutes et de contradictions assumées, dans le partage d'une solitude intellectuelle dont seules la lecture et l'écriture peuvent porter témoignage. Il ne suffit point de lire et écrire, de partager ces activités avec un ami voire de s'intéresser aux mêmes livres que lui, encore faut-il s'entendre sur ce que lire et écrire signifient en profondeur — soit respectivement, pour Nietzsche, l'école de la patience et le travail du style. Le temps immense consacré à la lecture est la négation du temps vulgaire, du temps social obsédé par le travail et la production. Il procure précisément à celui qui s'y adonne la puissance du détachement, et fourbit les armes d'une nécessaire destruction culturelle. Encore faut-il apprendre à bien lire, ce qui signifie surtout lire lentement, pour percer vraiment un texte et accéder soi-même à une certaine fulgurance. La philologie constitue, à cet égard, le parfait exemple d'un art de lire qui mêle la passion et la rigueur maniaque, l'apparente passivité dans l'érudition et l'intensité du travail subjectif. En effet, « bien lire » représente un risque, une épreuve où l'on se donne corps et âme au texte d'un autre, où l'on s'expose à une remise en question générale pouvant provoquer un véritable séisme intérieur. L'ami lecteur est celui qui accepte de prendre un tel risque, à condition bien sûr qu'il s'en donne les moyens c'est-à-dire le temps nécessaire. Quant au style, ce que l'on sait du parcours personnel de Nietzsche prouve que son apprentissage suppose la longue fréquentation des écrivains, se dégage de pastiches laborieux, d'échecs répétés comme de sublimes réussites, pour aboutir à la maîtrise d'une totale singularité. Enfin la liberté du style équivaut proprement à la Joie. Mais cette liberté et cette joie ne sont-elles pas également ce que réclame et apporte l'amitié, comme entente dans la négation acharnée des fausses valeurs collectives  ?

Ne nous y trompons pas : Nietzsche identifie bien l'amitié avec la lecture, non avec l'écriture. Celle-ci vise liberté, maîtrise et joie du sujet, mais elle ne porte en elle aucune altérité décisive ; l'altérité est du côté de la lecture, par laquelle on se livre entièrement. Autrement dit l'amitié se définit comme attendue, réclamée, exigée à l'horizon même de l'acte d'écrire : l'on ne peut écrire sans l'image d'un ami lecteur qui vous soutienne moralement et donne sens à ce labeur. Nietzsche exige donc d'être lu et bien lu, en appelle à de futurs et possibles amis posés « en extériorité », tout en prétendant définir le concept d'amitié de l'intérieur de sa propre écriture, du creux de son propre style. L'inconvénient est que cet ami-lecteur reste pour le moins hypothétique et abstrait. D'ailleurs Nietzsche lui-même n'incarna guère l'ami-lecteur idéal, en ce sens fortement littéraire du terme ; bien qu'il fut longtemps un lecteur passionné et méticuleux, il considéra finalement toute pensée extérieure comme une ennemie risquant d'« escalader le mur » (Ecce Homo) et tenta de s'en prémunir. Y aurait-il contradiction entre cette qualité de lecteur et d'ami et le statut d'écrivain préoccupé par une seule et unique chose : le style, ce qui fut avant tout le cas de Nietzsche ? Sans doute pas si l'on pose le statut de lecteur et d'ami en toute intériorité, non pas en l'identifiant a priori à un bénéficiaire ou un récepteur extérieur — de la joie d'écrire, et du style — mais de façon réellement immanente à l'acte d'écrire : on n'écrit pas, on n'entre pas dans le cercle virtuel des amitiés littéraires, sans être déjà l'ami inconditionnel et le lecteur supposé de tout ce que l'on écrit ou écrira soi-même...

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