lundi 27 décembre 2010

De l'Un et du Multiple en amitié

Jacques Derrida a fait de cette phrase : "O philoi, oudeis philos" à la fois le prétexte, le fil conducteur et l'enjeu de son livre Politiques de l'amitié (Galilée, 1994). La formule en question est d'abord citée par Aristote comme un adage supposé connu, puis reprise par la plupart des penseurs de l'amitié jusqu'à Nietzsche. Derrida ne se contente pas de souligner la contradiction qu'elle renferme, mais l'élève à l'aporie en contestant l'univocité de sa traduction (généralement par : « ô mes amis, il n'y a pas d'amis »). En effet, selon la manière dont on écrit, en grec, l'omega initial, la phrase commence par une interjection vocative (esprit doux, accent circonflexe) — en français, « ô amis, point d'ami » : c'est ce que la tradition a retenu, soit une thèse sur l'absence ou l'inaccessibilité de l'amitié comme telle —, ou bien par un pronom au datif (esprit dur, accent circonflexe et iota souscrit) — « celui pour lequel (il y a) des amis (au pluriel), point d'ami (véritable) pour lui ». C'est une thèse sur le « nombre » des amis, sur l'évaluation de ce nombre beaucoup plus que sur la valeur de l'amitié en général. Derrida l'appelle la thèse du « repli », parce qu'elle paraît moins ambitieuse, en repli sur la précédente, plus précautionneuse aussi en rouvrant la question de la multiplicité, de l'un-plus-un (et de l'une-plus-une, etc.) à propos des amis. Jamais l'adage ne fut traduit en ces termes, alors qu’il semble bien, souligne Derrida, avoir été compris surtout en ces termes : chez Aristote en particulier, on ne relève aucune occurrence du premier sens, du contenu de l'interjection, en revanche on peut constater de nombreuses occurrences du second. Aristote insiste beaucoup sur le fait qu'il est nécessaire d'avoir peu d'amis, ou un nombre limité d'amis. Aristote hésite entre deux arguments, celui de la rareté et celui de la mesure. D'une part en effet la vertu et la sagesse imposent une certaine autarcie, de sorte que, tendanciellement il n'y a lieu d'être ami qu'avec soi-même. Il n'est pas souhaitable de se diviser soi-même en ayant une multiplicité d'amis. Mais d'autre part, tout est une question de mesure, d'équilibre, et il faudrait même dire, dans ce contexte, de justice et de politique : le nombre d’amis doit demeurer compris entre certaines limites, au-delà desquelles l'entente entre gens de bien n'est plus possible (car il faut que nos amis vertueux soient également amis entre eux), comme le nombre des citoyens dans l'Etat. On voit comment la position aristotélicienne est elle-même duplice, reproduit le chiasme que nous allons maintenant déplier sur le plan linguistico-pragmatique.

La première version (canonique) présente une contradiction performative puisqu'elle s'adresse aux amis pour affirmer l'absence d'amis ; la structure performative de l'adresse suppose une assertion constative implicite (ô amis : il y en a donc). La seconde version (du repli) n'est pas auto-contradictoire mais, en parlant des amis, pointe une contradiction : celui qui a beaucoup d'amis, en réalité n'en a point. Or dans ce cas la forme constative suppose à son tour une adresse performative, actualisant du même coup la contradiction, puisqu'il faut bien en appeler à des amis (connus ou inconnus) pour recevoir et comprendre, dans un consensus minimal, cet avertissement. Il est impossible de parler à personne, ni même de s'adresser à un seul. Ce qu'exhibe le chiasme de la structure énonciative, d'une version à l’autre, est cette nécessité ou cette implication du plus-un (numéraire donc lui-même divisible, divisé : sexué), et l'impossibilité d'un seul ami suffisant ou universel ; mais c'est la version du repli qui, répliquant à la première, met à jour thématiquement la question de l'un et du multiple (même si elle fait ce « pas » en avant d'un « pas » négateur, le « pas-plus » (d'un) explicite de l'énoncé se supportant d'un « pas-moins » (de deux) implicite au niveau de l'énonciation). Je ne peux pas vouloir un seul ami, car vraisemblablement toute amitié idéale cherche à se multiplier, à se reproduire; en même temps, non moins certainement, le désir de l'ami unique ne me quittera jamais. Mais la perfection d'une telle liaison — l'indivisibilité des âmes dont parle Montaigne — porterait à la fois le fini et l'infini en elle, l'un et l'autre, le tout et la partie, l'unique et le multiple, etc. L'aporie entamerait le concept même — informulable, imprononçable sans contradiction — de l'amitié. L'amitié parfaite n'est pas seulement inatteignable en fonction d'un télos concevable, c'est ce concept Un de l'amitié qui s'avère lui-même inaccessible selon Derrida. C'est ce que la version du repli, qui ne porte pas sur l'amitié mais sur les amis, laisse entendre. Derrida, s'insérant dans le chiasme qu'il déplie, replie et déplie à nouveau, se contente d'inverser le sens de la formule : celui qui n'a qu'un ami, nous dit-il, n'a pas d'amis (cela n'existe pas). Plus d'un est toujours un minimum. Cela contredit d'autant la version canonique, en lui opposant que l'existence d'amis, au moins un, n'est nullement inconcevable à partir du moment où c’est l’amitié (une et parfaite) qui l’est. Derrida se montre performant puisqu'il fait ce qu'il dit et dit ce qu'il fait : il s'ajoute comme un, ou plutôt comme pas-d'-un dans la suite des lectures à la fois amicales et inamicales du célèbre adage...

Derrida fait porter sur une lettre, pas même, un accent, un iota, le poids d’une interprétation intervenante qui doit relancer le débat sur l’amitié et même son questionnement politique. Pourquoi politique ? Pourquoi une politique de l’amitié ? Justement parce que c’est de l’un qu’il s’agit et surtout du multiple, de la communauté et du partage d’un message duplice, foncièrement piégé, au nom duquel se livrent les guerres ; une amitié au nom de laquelle on ne veut pas d’amis, un Ami qui oblige à renier tous les autres. Qui ne voit poindre le danger des nationalismes mais aussi, inversement, l’espoir d’une démocratie ? Cependant, n’est-ce pas trop concéder à une lettre, plus ou moins une lettre, et réduire abusivement la formule à une énonciation (même incertaine et aporétique) ? Pourrait-on à la fois accorder un statut différent à l'Un et éviter toute surdétermination linguistico-pragmatique du problème ? N’aurait-on le choix qu’entre l’Un de l’unité conceptuelle et l’un numéraire, donc entre le concept impossible d’amitié et l’unicité improbable de l’Ami ? Enfin la finalité politique de l’analyse ressemble à une tentative désespérée pour aborder un réel plus que fuyant. D'un point de vue non-philosophique (laruellien), ce réel ne saurait être la multiplicité des amis, mais au contraire l’Ami dans son identité (ce qui ne veut pas dire dans son unité ou son concept), dans sa solitude radicale (qui ne veut pas dire unicité) : bref l'Ami sans-qualité ou sans-concept, l'Un-réel. Sous cette condition, c’est maintenant  dans le multiple "pur" que l'on peut voir l’essence du concept (d'amitié et de démocratie aussi bien), à condition de l'affranchir suffisamment du nombrable et du mesurable.

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