lundi 27 décembre 2010

De la bienveillance

Dans la sériation et la hiérarchisation des sortes d’amitié auxquelles se livre Aristote, un sentiment semble résolument exclu de ce registre : c’est la bienveillance. Elle aurait la caractéristique de rester en-deça de l’amitié, tout en présentant évidemment une analogie majeure avec celle-ci : vouloir le bien d’autrui. Seulement elle demeure superficielle et se définit plutôt négativement par rapport au lien amical. En particulier elle ne suppose pas la réciprocité, elle n’instaure pas un lien privilégié, durable et volontaire entre deux êtres. Quand bien même serait-elle à l’origine de l’amitié — comme la vision de la beauté peut causer l’amour —, faute de se prolonger dans le temps et de se muer en activité elle se condamne à péricliter ou à demeurer impersonnelle. Il y a une grande différence, pour Aristote, entre désirer le bien d’autrui dans la bienveillance, et veiller à la conservation de ce bien dans l’amitié — lequel bien réside précisément dans l’être même d’autrui, cet autre-ci. Paradoxalement la bienveillance est rétrogradée du fait que ce n’est pas elle, mais l’amitié, qui veille effectivement sur autrui. La bienveillance n’est que le sommeil, ou au mieux le rêve, de l’amitié.

La faiblesse de ce sentiment de bienveillance provient finalement de ce que bien-veiller n’atteint jamais à veiller le bien, soit l’existence même d’autrui selon Aristote, à laquelle on concourt de toute notre âme dans l’amitié. Mais il est facile de voir combien cette position aristotélicienne trouve ses limites dans une définition essentiellement morale de la bienveillance, même si la moralité ne consiste pas à vouloir le bien uniquement au niveau des intentions et peut aussi induire des actes. Non, c'est l'unilatéralité comme telle qui pose un problème insurmontable aux yeux du Philosophe et qui l'amène à rabaisser la bienveillance bien en-dessous de l'amitié. Pour lui au fond, les deux sentiments restent inextricablement liés par leur fondement moral et leur supposition d’un bien transcendant (même s'il n'y a pas de mystique du Suprême Bien chez Aristote), d'où l’"analogie" maintes fois soulignée par lui. Proposons maintenant d'inverser ce système de valeurs et disons que veiller le bien n’atteint jamais à bien-veiller. Car la bienveillance, en tant que radicalement unilatérale et dans sa gratuité immense, est une disposition plus universelle que l'amitié. La bienveillance est une disposition universelle d'abord parce que radicalement immanente (à) soi, sans cause et sans justification, et accessoirement fondement non-mixte de la plupart des sentiments  sociaux, comme l’amitié ou la bienveillance aristotéliciennes en tant qu’analogues et en tant que mixtes. Dans l’expression "bien-veiller", il n’est pas question d’un bien moral plus ou moins défini, mais bien seulement de veiller ; veiller n’est que la pente naturelle de l’homme lorsqu'il se penche sur autrui comme sur un autre réel.

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