lundi 27 décembre 2010

Démiraculer l'amitié

Soit cette affirmation de Simone Weil (la philosophe) : "L'amitié est le miracle par lequel un être humain accepte de regarder à distance et sans s'approcher l'être même qui lui est nécessaire comme une nourriture." Ce que Simone Weil appelle la « nécessité » s'oppose en général à la liberté ou à l'autonomie. Ainsi, dès que deux êtres se trouvent liés par une affection ou un désir incluant une quelconque part de nécessité, il leur est impossible de souhaiter faire perdurer l'autonomie à la fois chez l'un et chez l'autre. Que la nécessité puisse faire bon ménage avec la liberté dans les rapports humains, cela ne se peut pas, sauf précisément — c'est ça le miracle — dans l'amitié. Il règne dans ce cas une harmonie entre ces deux principes contraires, qui reviennent à l'attirance et au respect (selon les critères de Kant), mais aussi une égalité parfaite entre les deux sujets veillant à leur autonomie, c'est-à-dire leur mutuelle liberté de consentement. Quoi de plus impur (Weil va jusqu’à parler d'adultère) dans le règne de la nécessité, que ce désir de fusion avec l'autre revenant à nier cet autre dans son existence propre, comme à nier l'existence du grand Autre divin avec lequel seul il est permis de s'unir. Assurément une troisième personne est présente au cœur du vrai couple d'amis ; c'est ce qui confère à cette relation son caractère quelque peu impersonnel, voire indifférent. Bien que j'aime mon ami, je ne peux lui avouer que je suis "personnellement" attaché à son être, sans rompre aussitôt le charme de l'amitié en la faisant sombrer dans la plus impure, la plus ambivalente des passions. Je ne saurais le mettre devant un choix forcé où il devrait céder sa liberté de consentement face à mon désir et à mon amour. Bien qu'inversement l'amitié ne se confonde pas avec la charité, il me faut aimer mon ami comme je pourrais aimer n'importe quel autre humain. Ce « comme » qui défie miraculeusement les lois de la nature, en universalisant un sentiment au départ singulier, renvoie pour Simone Weil à la présence du tiers ou du divin. Elle rappelle la parole du Christ : « Quand deux ou trois d'entre vous seront réunis en mon nom, je serai parmi eux », ce qui complète le commandement (charitable) d'aimer son prochain, et illustre très bien le mystère de la trinité. A proprement parler l'amitié est ce miracle (là où Kant voyait seulement un idéal), rendu possible et même réel par une intercession divine, consacrant l'union ou le rapprochement infini de deux êtres dans le respect d'une distance également absolue.

Le « miracle » de l'amitié paraît donc bien réel, c'est là tout son intérêt, même si pour S. weil il faut en appeler au Christ pour garantir ce réel, rendre possible ce qui sinon serait impossible, étant soumis à des conditions contraires. L'on nous avait tellement habitués à une amitié idéale, déréalisée et conceptualisée... Le miracle de l'amitié a donc lieu parmi les hommes, grâce à l'Ami par excellence (en position de tiers) que symbolise Dieu. C'est bien ce que semble signifier la parole du Christ citée plus haut : si deux ou trois hommes se réunissent, il est parmi eux leur ami commun, leur ami ultime. Cela ne veut pas dire que l'on devienne ami avec le Christ, nous ne sommes pas dans une logique mystique traditionnelle. Justement, pour S. Weil l'union avec le Christ n'est pas de nature amicale, fût-ce de la manière la plus spirituelle, car l'amitié n'est pas tant une union parfaite qu'une relation maintenue. C'est cette relation qui est déclarée miraculeusement réelle, et le Christ en est le principe spirituel. Cela signifie notamment que l'harmonie entre nécessité et liberté d'une part, attirance et distance d'autre part, trouve son principe dans les seconds de ces termes. Le préjugé que nous a légué la tradition philosophique sur l'amitié, l'unique but qu'elle semble poursuivre, c'est d'éviter avant tout que l'amitié ne « retombe » en amour ou en passion. Preuve semble-il que l'obsession cachée de cette tradition, ce n'est pas tant l'amitié universelle pour elle-même que la confusion toujours possible et toujours redoutée de l'amitié avec l'amour sexué. La problématique de Simone Weil en est une confirmation : il s'agit bien de savoir — c'est LA question lancinante, à notre avis, depuis des siècles — comment l’amitié entre un homme et une femme pourrait être possible sans chuter dans la passion. En tout cas, il est bien clair que l'amitié ne laisse pas d'apparaître elle aussi sexuée, contrairement à ce qui fut écrit et malgré S. Weil qui laisse pourtant filtrer assez clairement la question, en faisant d'un Dieu masculin le principe de cette relation.

Pour nous, le problème n'est nullement d'éviter que l'amitié ne retombe en passion amoureuse, ou plus « bassement » encore, ne ramène aux rapports sexuels. La rectification porte d'abord sur le réel. Ce n'est pas l'amitié qui est réelle ou « miraculeuse », c'est l'Ami (qui bien sûr n'est plus le Christ, mais l'homme) ou plutôt l’identité de l’Aimé et de l’Ami, qui seule autorise l’égalité de la nécessité et de la liberté, de l’attirance et de la distance. Le problème n’est plus celui de l’amitié au risque de la passion et du désir, mais celui de la passion et du désir au bénéfice de l’amitié. Il est temps de passer d’une mystique plus ou moins bien assumée à une érotique de l’amitié totalement assumée.

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