lundi 27 décembre 2010

L'être de l'autre et le don - de rien

"Si l'on a eu raison de dire que l'ami souhaite du bien à son ami, pour son ami lui-même, il faudra bien que celui-ci reste précisément ce qu'il est. C'est donc à condition qu'il reste l'homme qu'il est qu'on lui souhaite les plus grands biens" (Aristote).

Le problème d'un accès à l'être de l'autre est posé premièrement par Aristote en termes de bonheur et de joie. L'être seul est déjà une source de joie, un bien. Vouloir ainsi l'être de l'autre n'est pas une surenchère, cela constitue l'amitié elle-même en tant que joie, jouissance : la jouissance de la vie, pour l'autre, et la jouissance de l'autre, pour moi. Aristote n'y voit guère un intérêt contemplatif, car cette joie prise à l'être de l'ami fonde le désir de partager avec lui des moments d'existence. La première des bienveillances consiste donc à sauvegarder l'être de l'autre, ce qui n'arrive qu'en donnant soi-même son être par un acte de générosité totale, soit ce que Heidegger nomme la « faveur » suprême en-deça de toute sollicitude. Lorsque je donne mon être, par ce don, je cherche surtout à sauvegarder l'être de l'autre : je « donne ce que je n'ai pas », comme le dit Lacan à propos de l'amour. Heidegger évoque alors le péril intrinsèque d'une pareille amitié, qui associe à la sauvegarde de l'être la possibilité essentielle de se perdre soi-même, l'amitié étant proprement le partage de ce risque.

Seulement il y a aussi un revers moins glorieux ou plus trivial, à savoir qu'effectivement, il se pourrait bien que je ne donne rien. Sous couvert du don de rien, il se pourrait bien que je ne sois rien qu'un salaud, trahissant l'amitié, oubliant mes amis. Une amitié pure, une amitié qui vise l'être n'a évidemment aucune existence réelle. Bienveillance (Aristote) ou sauvegarde et faveur (Heidegger) vont conforter davantage l'être en soi de l'amitié, son pur principe, que l'être réel de l'ami. Plus exactement c'est cette confusion de l'être et du réel de l'ami, voire de l'être et de l'ami, qui nous enchaîne à une conception abstraitement philosophique. Si l'être de l'ami doit être sauvegardé, si son essence est un péril extrême, etc., cela ne concerne jamais l'ami en tant que réel (ou individu) mais précisément l'amitié en tant que sauvegarde, péril, etc.!

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