lundi 27 décembre 2010

L'Amour du Prochain et la Jouissance des Amis

Généralement, les Anciens voyaient plutôt dans la ressemblance le principe même d’une éthique de l’amitié. En effet, celle-ci était censée dériver de l’amour de soi ; le bien voulu à autrui ne pouvait qu’être analogue, et proportionnel, au bien voulu à soi-même. Cependant, pour un philosophe grec, le rapport à soi-même se définit essentiellement comme un rapport d’autorité et de maîtrise : s’aimer soi-même, se vouloir du bien, signifie avant tout bien se diriger, se discipliner, serait-ce dans une perspective hédoniste. Aussi peut-on dire : mon ami, mon maître. Le miroir de l’amitié qui se veut formateur, voire correcteur, est donc également déformant. Puisqu’il me représente un au-delà de moi-même, comment la volonté de cet autre ne me serait-elle pas étrangère ? Pourquoi ne serait-elle pas également hostile ? Bref, la réponse éthique traditionnelle est insuffisante parce qu’elle ne voit pas l’au-delà du semblable et du miroir, ou plutôt elle méconnaît le miroir comme étant cet au-delà. Un jour l’image s’effondre parce qu’on se rend compte que le semblable ne me veut pas toujours du bien. Tout semblable qu’il est, il a la liberté de me vouloir du mal, de s’en prendre à mon être par pure méchanceté. La solution — promue par Kant — est de s’en remettre à un grand Autre, c’est-à-dire à la Loi ; non plus au semblable mais au prochain ; ou si l’on veut à l’autre en tant qu’il incarne, non plus ma propre image idéalisée, mais une idée de l’Humanité. Du registre de l’imaginaire, on passe à celui du symbolique ; la ressemblance fait place à l’identification ; le passage s’effectue moins par analogie que par métaphore — choses fort différentes. La première suppose la présence illusoire des deux termes, reliés par un «comme» unificateur. La seconde consiste dans la substitution d’un terme à un autre, par la guise d’une pure différence signifiante. Le respect du prochain, au sens moral, se définit bien avant tout comme respect de l’Autre, voire dans sa formulation contemporaine comme respect de la différence. C’est bien pourquoi l’analogie sous-entendue dans la formule «aimer son prochain comme soi-même» pose problème.

Ce problème s’appelle Freud. Celui-ci oppose qu’il n’y a rien au fond du cœur humain qui évoque le « bien-être » naturel des éthiques anciennes, encore moins qui puisse présentifier l’humain comme tel sous l’espèce d’une conscience ou d’une raison. Il n’est même pas sûr, malgré le narcissisme, où à cause de lui via le masochisme primaire, qu’on puisse parler d’un « amour de soi ». On dit : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; l’ennui c’est qu’on ne s’aime pas soi-même ! Au cœur de l’être humain — c’est la leçon de Freud, relu par Lacan — il n’y a pas le plaisir, le bien, l’amour, le besoin, il y a la jouissance ; mais une jouissance impossible et par-là même maligne. On ne jouit pas pleinement de soi, comme si une part de nous-mêmes était depuis le début déjà manquante, comme si l’Autre avait déjà prélevé sa part. La quête éperdue de cette partie perdue, pour tout être parlant, est ce que Freud appelle la pulsion de mort. Il y a en mon cœur une Chose absente, un vide ; et je n’ai aucune raison de vouloir aimer mon prochain si celui-ci (le plus « proche ») est d’abord représenté par cette Chose immonde. Il s’agirait plutôt d’aimer mon « lointain » (cf. Nietzsche) ! Cela ne veut pas dire qu’il faille s’éloigner de ce vide central de la Chose, qu’il faille fuir ce point d’horreur. Au contraire il ne faut pas le perdre de vue, mais le contourner, mais l’approcher, et savoir que toute relation avec autrui est marquée en creux par cette jouissance, par la jouissance. Spontanément, l’autre ne cherche pas à me connaître comme on le répète à satiété, mais il cherche inévitablement à jouir de moi. L’ami lui-même ne cherche pas à me connaître, à connaître ce qui est bien pour moi ou à mais à profiter de moi. Inversement, cette Chose que représente aussi l’autre pour moi, sous son aspect inconnu et impénétrable, est cela même que je désire fondamentalement, scandaleusement.

Or ce désir et cette jouissance peuvent aussi bien être qualifiés de sexuels, car ce qui « reste » effectivement de la Chose, ce sont des objets partiels, ou objets de la pulsion. Le désir emprunte obligatoirement cette voie. Au départ de la relation au prochain, qui est désir, il y a les pulsions. Et il faut faire avec ces pulsions qui peuvent être créatrices dans la mesure où elles substituent à la Chose tel ou tel objet partiel via un processus de sublimation. Historiquement, deux objets privilégiés ont été élevés par élaboration à la dimension de la Chose : Dieu (dans la mystique) et la Dame (dans l’amour courtois). Etrangement, ce n’est pas le cas de l’Ami en tant que tel, c’est-à-dire quand il n'est pas confondu avec Dieu ou avec la Dame en tant qu'asexués. Il n'y a pas de "mystique" de l'amitié ! Précisément parce que l’amitié, contrairement à toutes les idées reçues, n’est nullement asexuée si elle est fondée comme je le soutiens sur la jouissance et la pulsion, et si elle procède, elle aussi, d’une confrontation avec la jouissance du prochain ou de la Chose. Même la parole, même l’écriture, qui sont les médiums privilégiés dans les relations amicales, constituent des éléments de la pulsion — la parole en particulier à travers l’objet vocal. La pulsionnalité de la parole, Lacan l’admet explicitement lorsqu’il ramène finalement toute son éthique à une érotique du « bien-dire ». Il le démontre à nouveau lorsqu’il dénonce dans l’impératif catégorique le sadisme (jouissance perverse) d’un surmoi n’ayant d’autre autorité, finalement, que celle de la « grosse voix ». Ainsi l’amitié pourrait participer d’une "érotique de la parole" capable d’élever, dans le langage, un objet particulier (l’ami) à la dignité de la Chose, mais sans pour autant ignorer les objets pulsionnels qui s'y rattachent (sans quoi l'on retombe dans la passion ou l'amour platonique). On pourrait sans doute y ajouter d’autres objets de la pulsion, comme le regard ou le toucher. Tant que l’objet est élevé au rang de l’Autre absolu, la Chose, il ne devient pas lui-même objet sexuel, c’est-à-dire pris dans le jeu phallique de la sexualité proprement dite. Il y aura toujours cette limite. Mais le champ érotique, pulsionnel, de l’amitié, lui, doit être considéré comme ouvert... J'ai beau les adorer et les vénérer comme des Autres radicaux ("parce que c'était lui parce que c'était moi"), mes amis je ne peux m'empêcher de boire leurs paroles et de les dévorer du regard… dans une relation de quasi-sexe à tout le moins pulsionnelle. C'est cela, ou bien la partie sexuelle se voit inévitablement refoulée.

Voilà comment, par le biais de l’érotisme pulsionnel, il est sans doute possible de rester au plus près de la Chose, en son voisinage, de préserver la part de la jouissance tout en évitant la cruauté du surmoi ou le déchaînement psychotique. L’homme rencontre (aime) donc son prochain s’il se tient assez proche de sa propre inhumanité, l’apprivoisant, par ce déplacement continu qu’autorise la pulsion. Ici se repose le problème théorique de l'analogie. On a dit que l’accès au symbolique via la Loi rompait avec l’analogie du semblable : la Loi qui dicte d’aimer son prochain comme soi-même situe en effet le prochain au niveau symbolique d’une référence absente, qui est celle du Dieu mort. Ainsi la relation métaphorique ne conserve qu’un terme dans le réel. Je puis aimer mon prochain, solitaire, du haut de ma tour d’ivoire, dans mes livres. Il n’en va pas de même au niveau pulsionnel : l’érotisme (de l’amitié, en l’occurrence) suppose irréductiblement du deux, c’est incontournable. Quant à la pulsion, on sait qu’elle procède plutôt par glissement (métonymique) que par substitution (métaphorique). C’est précisément par cette bande que l’analogie fait retour, non pas comme identification mais comme approche continue du ... semblable. Il s’agit ici du « vrai » semblable et non du semblable imaginaire. Car, pour ce qui est de cerner le vide de la Chose, il faut bien que l’autre, dans le réel de l’amitié, fasse de même. C’est d’ailleurs cette intimité respective avec notre prochain qui nous rapproche. Ainsi aimer son prochain (et surtout pas en jouir : c’est la jouissance du Diable) ne nous dispense pas de jouir amicalementvoire plus si affinités ! - de notre semblable.

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