lundi 27 décembre 2010

L'amitié, l'écrivain et le mourir

"Le seul pleurer m'était doux, seul charme à qui mon âme avait donné la survivance de mon ami" (Saint Augustin). De la mort de Patrocle laissant Achille inconsolable à la dédicace des Essais de Montaigne au regretté La Boétie, le deuil de l'Ami apparaît moins comme un thème récurrent des écrits sur l'amitié que le nerf et la raison même de cette écriture. Composant ou récitant l'Illiade, Homère consomme la perte définitive de ces héros prodigieux, amis d'un âge définitivement révolu. Montaigne célèbre moins en La Boétie le confident disparu de sa jeunesse que l'initiateur de sa carrière littéraire voire son propre lecteur idéal. Il y a évidemment homologie entre pleurer, célébrer, ou encore confesser, et le fait même d'écrire. Dans l'écriture augustinienne, le deuil se manifeste deux fois. Augustin confesse tout d'abord ses égarements passés qui l'ont vu sombrer dans le désespoir après la perte d'un ami cher ; ensuite la tristesse, à laquelle complaisamment il s'abandonne, ne fait que l'éloigner davantage de Dieu, de la vraie vie divine, en se substituant au souvenir de l'ami et jusqu'au désir de le revoir. Et puis, l'amertume, ce deuil égoïste, se convertit en dévotion pour le Seigneur qui est le seul véritable ami, contenant tous les autres, et qu'on ne peut risquer de perdre que si on le quitte. Ce qui pour autant signifie le deuil, le renoncement aux amitiés purement terrestres au profit de l'adoration mystique et, intrinsèquement, de la sublimation écrite. Lorsque Saint Augustin affirme qu'en Dieu, l'amitié ne manque pas, car Dieu ne manque de rien, il ne signifie rien d'autre que la perpétuation de l'amitié dans l'écriture. Défense et illustration : par-delà l'éviction de Philia par Agapè, œuvre de la christianisation, l'écrivain-théologien perpétue ce lien d'amitié à la vérité au moyen du discours philosophique. Le théologien-philosophe, ami de Dieu et de la vérité, endosse cette responsabilité et fait son deuil de l'homme, porte ce deuil.

En un sens, l'amitié aura toujours été morte, n'aura été qu'un souvenir. C’est le fil conducteur de Maurice Blanchot dans son essai sur L’Amitié (Gallimard, 1971), lequel met à jour l'essence de deuil de l'écriture comme telle. La disparition d'un ami (célèbre) fut l'occasion pour Blanchot de penser ce lien, au cœur d'une relation amicale, entre la plus grande intimité vécue et la distance qui sépare radicalement deux êtres, soit l'éventualité même de la mort. Non la mort effective, qui rassemble dans l'uniformité de l'oubli, mais son imminence imprévisible et insaisissable que seul le silence de la parole, parfois, peut faire entendre. C'est ce plus lointain et ce plus étrange de nous-mêmes qui s'exprime, si l'on peut dire, dans la familiarité très particulière de l'amitié. L'amitié "passe" par la reconnaissance d'une étrangeté commune, préservée par la plus grande discrétion, et incompatible avec le moindre rapport de connaissance vulgaire et vulgarisateur. L'amitié, donc, une entente sans dépendance fondée sur une séparation et une distance d'abord temporelles, bref une différance. Il est évident que seul ce qui sépare, a priori, devient rapport et que rien, dans l'amitié, ne doit offusquer l'éloignement d'où procèdent toute approche et sans doute même toute effusion.

La grande difficulté est alors de parler de lui, de l'ami. Seuls deux discours, en effet, paraissent plausibles : soit un discours général et théorique sur l'amitié, ne s'adressant à personne en particulier, préservant une distance de principe entre l'ami et l'amitié ; soit la parole privée, la version réservée à l'ami de la teneur de l'amitié, mais toujours différée comme telle dans la nouveauté de l'échange. Blanchot exclut en tout cas tout discours de maîtrise sur l'ami, visant un rapprochement par la connaissance ou même la reconnaissance élogieuse. Blanchot entend se situer au-delà de l'oraison funèbre, ce simple hommage rendu à l'ami qui a servi de prétexte à tant d'écrits sur l'amitié. Au-delà de la mémoire, commence l'écriture du désastre, l'écriture elle-même désastreuse de ce qui a disparu sans laisser de traces, accompagnant l'amitié jusque dans son oubli et dans sa perte inévitables. L'amitié sans partage et sans réciprocité, comme rapport incommensurable de l'un à l'autre, se réduit à une pure structure d'appel ayant pour nom "écriture". La seule communauté à attendre est celle du mourir ; non pas la mort effective et réifiante, mais l'être en commun d'un appel à mourir « par la séparation » que seule l'écriture réalise. Il s'agit encore une fois de célébrer, non une amitié d'écrivains, mais véritablement l'amitié d'une écriture en marge de toute appartenance sociale ou communauté politique. L'écrivain comme tel, c'est-à-dire écrivant, mort à la communauté (même s'il ressurgit à l'occasion de ses « publications »), est donc l'étranger par excellence : littéralement celui qui ne parle pas la même langue. Ainsi l'écrivain-étranger fait œuvre d'amitié, en faisant le mort ; il réalise l'être en commun du mourir, en écrivant.

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