mercredi 3 juillet 2013

La promesse du regard

On aurait tendance à opposer la parole et le regard comme l'être et le paraître, la rencontre et la capture, l'amour et la connaissance, la promesse et la prévision, ou encore la confiance et le soupçon. C'est vrai que l'amitié n'a que faire du regard d'inspection et d'inquisition, elle préfère deviner en donnant du temps à soi-même et à autrui, parce qu'elle appartient surtout comme le dit J.-L Chrétien (La Voix nue, Editions de Minuit, 1990) à l'ordre de la promesse. Le choix amical n'est pas une sélection parmi un ensemble d'objets étalés au regard, mais une élection qui suppose préalablement une « mise » personnelle, non seulement le don mais l’acceptation profonde de soi-même à travers l'autre. Or si le regard n'intervenait pas dans ce choix, si une parole abstraite suffisait à accorder la confiance et l'amitié, comment pourrait-on seulement se considérer, se retourner l'un vers l'autre et échanger ce que nous avons placés justement l'un dans l'autre ?

Traditionnellement, la spiritualité et la conceptualité philosophiques veulent voir dans l'objet de l'amitié l'être même de l'autre. Aristote avait clairement défini le bonheur de l’amitié comme cette réjouissance causée par la seule existence de l’ami, et le fait de ne vouloir — pour l’ami comme pour soi-même — que la continuation de cet être dans sa particularité et son essence d’homme. En général la visée (sinon la vision) de l’être, ou l’égard (sinon le regard) pour l’être de l’autre constituent la première forme de bienveillance. Mais la transcendance de la personne divine, à partir du christianisme, vient compliquer ce rapport de jouissance et de consentement mutuel à l’existence de l’autre. La question porte précisément sur la capacité du regard à saisir et à prendre la mesure de l’être. Saint Augustin, en particulier, oppose aux vertus du regard la puissance surnaturelle de la foi, comprise en termes d’amitié comme confiance réciproque. On ne voit ni l’amitié de l’autre ni son être en tant qu’être, on y croit, et toute impression de voir n’est qu’un effet de cette foi confiante en tant qu’ouverture sur l’invisible. Mais son grand avantage est de réaliser et de présentifier, dans le cœur de l’homme, une possible amitié. Il en va tout autrement pour des auteurs comme Malebranche ou Pascal, qui considèrent que le regard vers l’être de l’autre est la source unique d’une authentique amitié. Malheureusement cette vision mystique et éternelle demeure, pour des êtres humains essentiellement bornés et aveugles, à jamais interdite. Pascal l’a bien dit, nous qui visons l’être et le moi intérieur à travers l’amour échouons sur les qualités externes, sensibles ou non. La seule issue réside dans la charité et la reconnaissance d'un ami éternel en la personne du Christ : en l’occurrence le regard — qui se fait sauve-garde au-delà de la faute — saisit bien l’être en tant qu’être. Mais est-ce bien encore de l’amitié ? Quant à Malebranche, bien loin d’attribuer à la confiance cette puissance amicale du regard porté sur l’être, différée pour toujours dans l’éternité, il lui reconnaît seulement un rôle de pis-aller et de compensation.

Cette dispute autour d'une dimension ontologique du regard peut paraître locale et ne pas épuiser la question propre de l'essence du regard, qui réside peut-être moins dans la visée et la saisie de l'être que dans une promesse mutuelle où se situerait justement l'amitié. Revenons à la première bienveillance qui, selon Aristote, s'attache au respect de l'être et de la nature propre de l'ami : il n'est pas encore question d'un regard théorétique dirigé vers l'être mais bien d'une sauvegarde, d'un engagement pratique envers l'autre. Je donne mon être à l'autre pour qu'il le reçoive et surtout qu'il se reçoive, qu'il se découvre lui-même en son essence et puise la force de s'y tenir. Ainsi se vérifie que l'amour, au sens large, consiste à donner ce qu'on n'a pas. C'est pourquoi le don du rien de mon être est aussi faveur, selon Heidegger : non par préférence ou comparaison vis à vis de tiers, ni par l'octroi de présents destinés à combler et satisfaire une demande, mais par un regard favorable sur un avenir qui est le véritable bien accordé à l'autre, à savoir l'essence qu'il s'accorde désormais en toute liberté (comme celle, d'ailleurs, d'accepter ou de refuser mon amitié). En quoi ce don d'avenir ou cette promesse relèvent-ils finalement du regard ? Là-dessus, J.-L. Chrétien reste ferme : l'ouverture sur l'essence, qui est liberté fondamentale d'être-ainsi, est un envisagement ou une éclaircie qui suppose ma propre visibilité. Si la parole est par elle-même un don, seul le regard échangé, étant adresse pure, peut également se faire promesse. En effet il n'y a proprement « rien à voir », rien à contempler ; c'est bien pourquoi justement éclate la promesse du regard. Ni l'être n'est vu directement, ni l'amitié n'est crue véritablement : seul le regard est cru. Avoir foi en ce regard essentiellement vide, accueillir ce regard c'est s'ouvrir au secret de l'autre ; en lui retournant ce regard on lui rend son secret en lui présentant notre propre énigme. La faveur est donc un échange de rien, qui ne résulte pas d'une intention ou d'un sentiment, mais de l'échange lui-même. C'est pourquoi le regard concret est inévitable.

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