mardi 25 octobre 2011

Le nom des amis

"Nous nous cherchions avant de nous estres veus, et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je croy par quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions par noz noms." (Montaigne)

Le nom a ce pouvoir de faire naître l'amitié, en quelque sorte avant l'amitié, comme il la fait perdurer bien après. La renommée de La Boétie est à l'origine du désir de Montaigne de le rencontrer, ce dernier ayant grandement contribué, réciproquement, à la renommée de La Boétie. Mais l'amitié au présent se donne également un nom, celui de « frère » : pour nos auteurs c'est le signe d'une reconnaissance, ou mieux, le symbole d'une alliance. D'ailleurs dans le nom de frère, ou le nom du frère, Derrida (Politiques de l'amitié, 1994) voit une médiation entre le Montaigne grec, finitiste, et le Montaigne chrétien, infinitiste. « Frère » est le nom donné par l'autre dans l'actualité de l'échange, mais l'on ne saurait y répondre par soi-même. Cela vaut en réalité pour tout nom propre, car s'il me permet de répondre de moi, c'est pour avoir répondu d'abord à celui qui me l'a donné, unilatéralement, et pour continuer à lui répondre lorsqu'il m'appelle ou m'interpelle. L'aliénation a deux faces : par la nomination j'existe par l'autre, tandis que par l'interpellation j'existe pour l'autre. Le premier aspect nous renvoie au modèle filial et donc à une certaine « spectralité », comme l'écrit Derrida. Le second dévoile une altérité en même temps qu'une singularité plus grandes, celles de l'ami à qui je parle, et d'abord celui à qui je dois répondre. La question « qui est l'ami ? » (au lieu de « qu'est-ce que l'amitié? »), la question du « qui », épure le concept d'amitié de toute détermination d'essence (la personne, le citoyen, l'homme...) ou relation d'appartenance (surtout fraternelle). Le « qui » évacue le sujet de l'amitié au profit du réel de l'ami. Pourtant il conserve et même exacerbe la structure massivement philosophique de la question, du devoir-répondre, de la responsabilité. Celui qui est appelé ainsi devient comme responsable de l'amitié qu'on lui voue (voire du concept qu'on lui applique) et dont il doit, dès lors, témoigner. Nommé, interpellé comme ami, il est inévitable que l'ami se réduise à un pur signifiant, un nom, voire l'interpellation ou la question elle-même. C'est peut-être la question (« qui est l'ami ? ») qui fait l'amitié, dans la marge du discours philosophique, mais d'ami il n'y a point : « mes amis il n'y a plus d'amis » est le leitmotiv dudit discours, ainsi que le remarque Derrida. Ni le nom n'est réel, ni il ne pointe un réel — tout au plus un sujet, ou l'acte d'une énonciation. En revanche il n'est pas douteux que l'ami soit nommable, et même infiniment... Parce qu'il a d'abord cette identité du réel avant l'identité du nom, parce qu'il ne dépend pas de la structure de l'interpellation et de la responsabilité (qui pourtant figure bien celle de l'amitié, en tant que duale), parce qu'il n'a pas à répondre il peut justement répondre et se laisser interpeller. Parce qu'il n'est pas la question, mais déjà la réponse.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire