lundi 27 décembre 2010

Le sexe des âmes. Pour une érotique de l'amitié

"Nos âmes ont charrié si uniement ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une de l'autre, que, non seulement je connoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy." (Montaigne)

Aristote, déjà, se conformait à une vieille tradition en définissant l’ami comme une âme unique siégeant en deux corps. Pareil « nouage » assure aux deux âmes une parfaite connaissance mutuelle, leur promettant toujours plus de pureté et de spiritualité. Cependant, l’unité idéale des âmes ne laisse-t-elle pas cruellement impensée la dualité réelle des corps ? On constate qu'une ségrégation s'opère directement à partir des corps et notamment au nom de la différence sexuelle. Pour la tradition, une amitié véritable ne saurait exister entre deux femmes ou entre un homme et une femme. En d'autres termes, l'âme n'est rien moins que sexuée, malgré ce qu'on en dit : bien qu’elle s’accorde au féminin, elle recouvre (spécialement dans l'amitié) une réalité masculine, marquée d’un évident narcissisme. Lacan disait, à propos de cette identification des âmes : « l'âme âme l'âme » (Encore, p. 78). Aimer d'amitié, au sens où l'on veut du bien à l'ami, c'est toujours réduire autrui au semblable en le prenant pour son âme. C'est aussi un rapport de « compréhension » dès lors qu’il inclut fondamentalement la vertu en partage et un discours de la maîtrise : l'âme est ici le maître présent en chacun. Or, dans l’âme une de l’amitié, il ne saurait y avoir deux maîtres. Faut-il supposer un tiers, un maître-philosophe qui serait comme le père implicite de cette amitié ? A moins qu'un nouveau rapport, de type inégalitaire, ne soit déjà instauré. Dans la phrase citée en exergue, Montaigne évoque une sorte de relation qui détruit le mythe d'une symétrie ou d'une égalité parfaite entre les âmes amies (condition supposée de leur identification ou de leur union). En effet « je connoissoy la sienne comme la mienne» et «je me fusse plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy ». Ainsi est marquée la rupture entre la connaissance, égalitaire par essence, et l'amour foncièrement dissymétrique puisqu'il me conduit à préférer à mon propre jugement celui d’autrui.

Montaigne se situe à un carrefour entre 1° la position éthique traditionnelle fondée sur la vertu, 2° l’expérience passionnelle et individuelle, ineffable et lyrique, de l’amitié «moderne», et 3° la version chrétienne et déjà morale, elle aussi traditionnelle, d’une amitié pure et indicible des âmes considérées dans leur beauté extra-mondaine. L’ambivalence de ce dernier point de vue n’est rien d’autre que celle de la «belle âme», remarquablement analysée par Hegel. Pour le dire en un mot, Hegel désigne par «belle âme» l’état de la bonne conscience morale lorsqu’elle campe sur la seule pureté de ses intentions. Elle se heurte évidemment à la réalité effective des choses, dans laquelle et contre laquelle elle ne saurait même agir, ce qui ne l’empêche pas de prétendre réformer un monde jugé hypocrite et corrompu. Quel rapport avec l’amitié ? A l’évidence, nombre de comportements amicaux se parent des vertus de la belle âme pour faire, ou ne faire, il faut bien le dire, qu’illusion. On peut noter le caractère idéaliste, irréaliste, de la plupart des doctrines classiques de l’amitié qui n’ont pas peu contribué, par l’hypocrisie qu’elles engendrent, à la désaffection progressive dans nos sociétés du sentiment philantrope. Un psychanalyste peut même soutenir qu’aujourd’hui «le désir d’amitié est devenu névrotique» (Patrice Desmons). Ce qui fait actuellement symptôme — à savoir que le cœur n’est plus à l’amitié — pourrait bien être étendu à l’ensemble de la culture philosophique qui, selon nous, ignore l’Ami de la même manière qu’elle ignore l’Homme. Parce qu’elle voit d’abord dans l’ami une âme, et que l’âme, comme vecteur d’illusions, est toujours finalement la «belle âme».

Ce qui tend à justifier mes allégations, un peu plus haut, sur le "sexe des âmes". Car derrière l’identification exclusive des âmes, leur fusion ou leur confusion amicale, subsiste la réalité — symptomatique en tant que telle — des corps pluriels. L’unicité de l’âme ne va pas sans la dualité (autant que la duplicité) des corps. Les doctrines classiques n’en ont cure, c’est le cas de le dire, mais ce faisant relèvent du point de vue de la belle âme. Malgré leur égoïsme plus ou moins vertueux, Montaigne et ses prédécesseurs n’échappent pas à une forme d’universalisme ou d’idéalisme dans leur célébration de l’Ame amie en tant qu’unique ou fusionnelle. «Il faudrait» une telle amitié, mais, au bout du compte, «il n’y a nul amy»... Chez Kant la passion du semblable cède la place au respect du prochain, cette mise à distance, et l’amitié parfaite n’est désormais qu’une pure idée. Naturellement, c’est bien une amitié pour l’âme, et même pour la belle âme, en l’occasion. Mais la loi du cœur n’est probablement pas loin : c’est l’envers de la médaille. Les bons sentiments, la bonne volonté ou le respect du devoir cachent aussi des intérêts privés et des désirs personnels. L’âme ame l’âme et pendant ce temps le corps dit «encore !» (sous des formes compulsionnelles et symptomatiques diverses).

On pourrait décrire les multiples figures de ce qu’il faut bien appeler une «ontologie de l’amitié», puisqu’il est question de saisir à chaque fois l’«être» de l’autre, l’ami dans son existence pure et rien d’autre — notamment à travers une phénoménologie du regard et de la parole. On montrerait en quoi cela relève furieusement de la position de la belle âme en tant qu’elle n’a de cesse de se retirer dans l’être de son âme, c’est-à-dire son être en tant qu’être — soutenu pourtant bel et bien par un objet de désir et de jouissance. On pourrait d’ailleurs affirmer que cette ontologie de l’amitié, qui est aussi une ontologie de l’âme, se trouve déjà pour partie chez Aristote, et occupe bien sûr tout le terrain de la philosophie chrétienne. L’amitié vraie, l’amitié toute nue, si l’on peut dire, exige de toucher également à une nudité de l’âme. Les grecs appréciaient la nudité des beaux corps, mais le philosophe Socrate leur préfère encore la nudité des âmes. Socrate a d’ailleurs une technique avérée pour dénuder les âmes : il les fait parler. Parler dénude et permet de voir l’invisible. On verrait alors que si l’âme n’est rien d’autre que la parole, et l’amitié une prise de parole et une écoute de la parole, la nudité de l’âme ne saurait être rien d’autre que la voix. Dans l’amitié nous ne pouvons donner assurément que notre parole, et la voix seule rend effectif, voire érotise, ce don. Gratuité du don, amitié de l’âme, nudité de la voix : on sent bien qu’il faut prendre tout cela à la lettre c’est-à-dire au physique. La tradition philosophique, elle, l’a pris d’abord au figuré, c’est-à-dire à l’être, au méta-physique. Peut-être finalement n’a-t-elle pu concevoir l’amitié qu’à partir de l’absence de l’ami, sa négation charnelle... tout cela sur fond d’une mise à mort de l’Ami-Philosophe, j’ai nommé Socrate. C’est pourquoi il faudrait maintenant une politique de l’amitié pour s’affranchir réellement de cette ontologie. Non plus en fonction de l’être et de la belle âme, mais en quelque sorte d’après une «soustraction» d’être qui occasionnerait un supplément d’âme par le biais d’un évènement : l’«âme» serait le sujet issu d’un tel processus, «fidèle» et non hypocrite, capable de tenir la parole maintenant et mémorisant l’évènement. Cependant l’on verrait que cette théorie du sujet (lorgnant sur celle de A. Badiou) s’appuie encore sur une ontologie ou une philosophie générale. Le spectre de la belle âme rode encore sous la forme d’un sujet Un et immortel (quoique produit), qui tout à la célébration de la Rencontre (toujours le Deux en Un) délaisse le réel individué des corps. C’est pourquoi, devançant la philosophie, la psychanalyse devrait proposer une érotique de l’amitié où pourrait se reformuler l’essence de jouissance de l’âme, et donc de l’amitié. Cela ne se produit pas, cependant, car la notion d’un «sujet de la jouissance» demeure irrecevable dans l’état actuel de la théorie analytique. Pourquoi jouir «de» ses amis — qu’on dévore du regard, ou dont on savoure les paroles — serait-il si difficile à penser ? Parce qu’en fonction de certains préjugés anthropologiques, logiques, peut-être même ontologiques qui entravent jusqu'à la psychanalyse, la jouissance en tant que jouissance de l’Autre reste foncièrement nocive, interdite, impossible.

Faisons le point. Premièrement, le philosophe ne peut pas s’empêcher de voir dans l’ami une âme en tant que distincte du corps ; il assume une certaine identité, ou plutôt une identification tendant vers l’uni(ci)té des âmes, mais il délaisse par-là même la différence des corps. D’où un réel en réserve, en souffrance, que la psychanalyse nomme pertinemment dans son ordre. Deuxièmement, le «philein» de l’amitié et/ou du philosopher est pourvu d’une double fonction de représentation : non seulement tout ami représente une (belle) âme pour un autre ami potentiel, mais aussi toute âme représente un (bon) ami pour une autre âme. Ils n’existent que sous la condition de cette différence identificatrice : l’âme comme bon ami («elle» reste masculine) et l’ami comme belle âme. Le philosophe — de toute son âme, en toute amitié ! — semble admettre que c’est «bien» ainsi. Il doit être possible, pourtant, d’exprimer autrement l’amitié : justement en cessant de la définir «autrement». Le socle de l’amitié n’est pas le philein, générateur de différence(s), mais justement une indifférence radicale. C’est bien ce qu’il faut entendre par «âme» en général, cette vérité trop sourde ou trop obscure, trop immanente pour l’aperception philosophique. Cependant l’âme reste un principe générique, comme l’amitié. Le seul réel est l’ami : appelons-le «l’ami-sans-amitié». Ce n’est plus le meurtre fratricide ou «citoyen» de l’ami qui génère le concept d’amitié, mais la non-amitié (non-philosophique) qui confère à l’amitié philosophique son nouveau statut et à l’ami-philosophe sa véritable identité.

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