lundi 27 décembre 2010

Morale ou érotique de l'amitié ?

On va distinguer, en s'appuyant sur Spinoza, d'une part le "véritable" amour qu'est l'amitié, l'amour-action, l'amour-puissance qui est joie et générosité, et d'autre part l'amour fictif et éphémère, l'amour-passion, l'amour manque qui est souffrance et concupiscence. Cette opposition paraîtra caricaturale, voire insoutenable, elle n'en est pas moins reprise par Comte-Sponville dans son (Petit) traité des (grandes) vertus. Voyons-en la force et aussi les limites. D'abord, conformément à la thèse célèbre de Spinoza, si le désir est puissance et joie, l'amour sous-tendu par le désir sera lui-même synonyme de force et de réjouissance. Fondamentalement, l'on se réjouit toujours de l'existence de quelque chose ou de quelqu'un : tu existes, et cela est la cause de ma joie, de mon bonheur. Il est clair que si cette joie peut incarner l'amour, c'est parce qu'elle ne demande rien et se contente de se donner, de s'exprimer. Dans la passion, cela semble bien souvent l'inverse. Mais l'amour de l'être est premier, comme cela se voit jusque dans l'amour de la mère pour son enfant — l'amour semble ici proche de la jouissance — : elle ne veut que son bien, c'est-à-dire son être. C'est donc une joie que d'aimer et d'être aimé. L'amour-amitié ne demande rien, pas même la réciprocité, mais celle-ci apparaît autrement évidente que dans la passion. D'abord l'amour constitue le terrain ou la cause même de l'amour : l'amour reçu précède l'amour donné, et le bonheur d'être aimé explique le bonheur d'aimer. Donc l'amour n'est pas égocentrique, au contraire de la passion, il ne s'épuise même pas dans cette tendance, ce prolongement de soi qu'est la générosité, il se fonde sur la dualité initiale de l'amant et de l'aimé, sur un deux irréductible qui renvoie la passion à son désir d'unité et à ses rêves de fusion.

On avait prévenu : le trait semble fort appuyé, surtout si l'on calque l'opposition passion-amitié sur celle qui prévalait au moyen-âge entre « amor concupiscentia » (d'obédience platonicienne) et « amor benvolentia sive amicitiae » (plutôt aristotélicienne). A ce sujet Comte-Sponville reprend le point de vue réaliste de saint Thomas d'Aquin : l'opposition entre ces deux sortes d'amour se transforme en complémentarité et en recherche d'équilibre. Eros et philia ne se complètent-ils pas idéalement dans le couple, éros étant l'aiguillon primitif et itérable, et philia l'élément stabilisateur, le facteur de durée ? Même si globalement la passion est stigmatisée (ramenée abusivement à une illusion unitaire), au profit du désir productif d'une part (et en même temps bénévole et respectueux de l'autre), et de l'amitié joyeuse d'autre part, l'idée de conciliation entre ces deux formes semble toutefois l'emporter, comme pour ménager un point de vue davantage moral, où l'amitié elle-même le cèderait finalement à la charité. C'est pourquoi cet amour ou cette expression de l'être qu'est la joie demeure foncièrement ambiguë, car elle concerne traditionnellement aussi bien la charité, oscillant de la sorte entre horizontalité et verticalité, immanence et transcendance — comme c'est finalement le cas chez Spinoza lui-même qui fait de chaque chose individuelle dans son être ou sa nature l'expression de la Substance divine. C'est pourquoi encore il semble vain et artificiel d'opposer éros et philia, folie et sagesse, jouissance éphémère et joie permanente, surtout après passage à la limite de cette opposition dans un regain de spiritualité. Dans ce cas la joie a depuis toujours, dès les premiers contacts de la philosophie et de la mystique, précédé en importance et en dignité l'amitié avec ses réjouissances purement humaines. Elle se confond du coup avec une sorte de jouissance ou de béatitude absolue, incompatible avec la prise en compte simplement humaine de l'Ami, en l'occurrence de l'Ami joyeux.

La joie philosophique de l'amitié ne coïncide donc pas avec la joie ordinaire des amis - voire la simple joie de voir ses amis par exemple ; la première est une joie intellectuelle qui subsume l'amitié, prétend lui donner son principe, tandis que la seconde comme simple qualité est rabattue sur l'expérience aveugle, le non-principe du cas par cas. C'est pourtant ce réel sensible, cette expérience sans cesse renouvelée et jamais évidente de la rencontre avec l'ami qui désormais nous fait vibrer et nous met en joie. L'éthique traditionnelle de l'amitié penche vers la morale (Comte-Sponville exemplairement ici) parce qu'elle est philosophiquement et parfois métaphysiquement surdéterminée ; il ne tient qu'à nous de la rendre à son humaine et utopique innocence : elle y gagnera en érotisme et même en spiritualité.

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