lundi 27 décembre 2010

Oublier le Prochain

"Plus haut que l’amour du prochain est l’amour du lointain et de l’avenir (...). Ce n’est pas le prochain que je vous enseigne, mais l’ami. Que l’ami soit pour vous la fête de la Terre et un avant-goût du surhomme !" (Nietzsche)

Nul mieux que Kierkegaard n’aura synthétisé l’exhortation religieuse à l’amour du prochain et la traduction philosophique de cet idéal ; nul mieux que Nietzsche, à l’inverse, n’aura essayé de renverser et de transvaluer cette référence bimillénaire. Le premier a surtout montré comment le christianisme est parvenu à dépasser le stade purement esthétique ou «poétique» de l’affection, amoureuse ou amicale, en substituant à la prédilection individuelle une abnégation vraiment universelle. L’amour du prochain consiste en effet à n’exclure aucun être, pas même ses ennemis, en évitant surtout de confondre le prochain avec un homme particulier, aussi aimable et valeureux soit-il. Le prochain est l’autre homme en général et tout homme représente également cet autre et ce prochain : il n’est donc pas difficile de le reconnaître ! Kierkegaard n’ignore pas que ce principe est une insulte au bon sens, un «scandale pour la chair et le sang», voire tout simplement contredit l’aspiration naturelle au bonheur ; mais il s’explique par la transcendance divine (l’amour du prochain est aussi l’amour de Dieu) qui confère à notre existence sa vraie signification éthique et religieuse.

Cette transcendance équivalant à une paternité, elle institue en même temps la fraternité chrétienne et œcuménique qu’on retrouvera, laïcisée, dans l’universalisme des Lumières. Pour Nietzsche, qui entend déborder cette tradition, l’ami se situe au-delà du prochain et doit passer outre les principes moraux et religieux ; cependant l’appel à l’ami «lointain» et «à venir» ne contredit pas complètement l’amour du prochain, dans la mesure où «prochain» peut aussi bien signifier le contraire de proche et de familier, jusqu’à désigner l’ennemi. Dans les formules nietzschéennes l’ennemi devient donc l’ami (lointain et non plus prochain), mais par la guise du prochain. L’ami lointain préfigure le surhomme, concept qui s’oppose au divin contenu dans le prochain, et il célèbre la «Terre» finie car il n’appartient plus aux arrière-mondes célestes du christianisme. Nietzsche écrit aussi : «plus haut que l’amour des hommes est l’amour des choses et des spectres». Derrida, qui a commenté ces mots du Zarathoustra rompant de manière si violente avec tout humanisme et tout anthropocentrisme, voit dans la distance spectrale «le passé et l’avenir d’une altérité non réappropriable». Zarathoustra demande d’ailleurs à ses disciples de le renier, de le tenir à distance ; à cette condition seulement il reviendra parmi ceux qui, dès lors, pourront s'appeler ses frères et ses amis. Derrida relève l’aspect testamentaire du chant de Zarathoustra qui incite ses disciples à entamer un deuil infini. Par-delà le débordement nietzschéen, l’amitié dont nous parlons toujours, selon Derrida, reste empreinte de ce deuil interminable du frère «revenant». L’annonce nietzschéenne du surhomme serait-elle différente d’une telle promesse de fraternité ? Attendu que si la différance, l’impossibilité du deuil n’est pas respectée, maintenant ouverte la possibilité d’une amitié, c’est le fantôme ou le cadavre réel du père («incorporé», dirait Freud) qui pourrait faire retour, imposant son amour contre toute amitié fraternelle. Donc le deuil (du frère) maintient l’ouvert de l’amitié, ce qui rompt certes avec le thème d’une amitié de présence (ethno-, corpo-, anthropo-centrique, etc), mais pas complètement avec le modèle fraternel, décidément bien ancré.

Au-delà, c'est tout un style de pensée qu'il faudrait au moin questionner, celui de l'annonce et de la promesse, profondément filial et religieux. Nietzsche n'a pas suffisamment « oublié » le prochain, il reste fasciné par le frère ennemi qui n'en est que la figure extrême ; et le « lointain » n'est finalement qu'une espèce du prochain. Derrida souligne bien la nature du lien, voire l'aggrave, en parlant d'un deuil infini. On n'en finit pas de « faire appel » à l'ami et celui-ci n'en finit pas de faire retour. Quid alors de la « finitude » terrestre et du réel de l'ami ? L'amitié est pensée d'abord comme un lien (promesse et deuil, en l'occurrence), et l'ami n'est plus que le produit — davantage qu'hypothétique : hypothéqué — d'un tel processus. Cessons de projeter l'ami comme un réel « lointain » et imprésentable. Admettons d'abord l'identité a priori du prochain et du lointain comme Amitié, ou comme Distance pure. L'Amitié (et non directement l'ami) se distingue ainsi des couples prochain/amitié, lointain/amitié, prochain/lointain... comme un Prochain d'une autre espèce. Un Prochain se définissant comme le lien propre de la distance, une relation jouie comme telle et non endeuillée par la perte infinie de l'ami. Celui-ci est un distancié-sans distance, une identité plus réelle que le Prochain lui-même, car c'est de lui finalement que l'Amitié ou le Prochain se tient à distance. Il est cette finitude réelle, cette Terre qu'évoque Nietzsche en la confondant indûment avec un prochain plus ou moins fantomatique.

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