lundi 21 février 2011

L’“ami-directeur” selon François de Sales

Régulières ou séculières, les communautés ecclésiastiques chrétiennes ont vu naître une forme hautement paradoxale d'amitié liée aux relations hiérarchiques d'enseignement et de conseil, que résume généralement l'expression de "direction spirituelle". Il est clair que, dans pareil contexte, l'amour chrétien substitue aux relations égalitaires d'individu à individu, où chacun peut se connaître à travers son semblable, un attachement exclusif et hiérarchique pour Dieu qui exprime d'abord un désir de perfection. Tout est fait pour discréditer l'humain en tant que tel, souillé par le péché, et pour célébrer en Jésus-Christ le seul véritable ami, symbole de plénitude et de perfection. Or nous sommes avant tout liés à Dieu dans une relation d'obéissance, puisque l'amour ou même l'amitié n'apparaît plus comme un penchant soutenu par une volonté libre. D'une part Dieu nous commande une certaine forme d'amitié charitable (nous aimer les uns les autres), comme il est dit dans St Jean ; d'autre part avec des mystiques comme St Bernard de Clairvaux, nous ne sommes plus les agents de cette amitié surnaturelle que Jésus-Christ nous octroie lorsqu'il fait de nous ses adorateurs. Le chrétien n'a pas choisi comme ami le Christ ; il a été choisi, élu, appelé par Lui.

L'on choisit sa famille, à la rigueur — l'Eglise en est une — mais jamais son ami. Acceptons en l'augure ! Tandis que Dieu représente la confusion ou l'indistinction originelle de l'ami et de l'amitié, l'amitié est un commandement direct de l'ami Jésus Christ, fils de Dieu. L'amitié divine apparaissant comme la source de toute amitié spirituelle, elle prend sous sa coupe l'ensemble de la "relation directive" au sein du clergé, s'identifie même à cette unité hiérarchique et insécable. Comme on s'en doute, l'amitié-direction est une amitié essentiellement …dirigée.

Celui que François de Sales nomme « l'ami fidèle », en référence à l'Ecriture Sainte, est l'indispensable conducteur du novice entré en dévotion, chargé de son édification spirituelle en cette vie de piété et d'obéissance. L'on peut s'étonner que la relation du directeur et du dirigé, essentiellement filiale et hiérarchique, puisse être qualifiée d'amicale. C'est le mot de « médicament » qui nous fournit l'explication. Incliner la direction spirituelle dans le sens de l'amitié contribuait à renforcer un lien qui, bien souvent, était le meilleur rempart contre les risques de déviance ou même d'hérésie auxquels étaient exposés les religieux, fussent-ils ces « âmes d'élite » comme on les appelait parfois. Qui mieux qu'un ami-directeur eût pu diriger tout en contrôlant, au nom de la hiérarchie ecclésiastique, les moindres aspects tant matériels que spirituels de la vie monastique ? D'un côté l'époque manifestait un regain d'intérêt pour le culte de l'amitié chez les Anciens ; de l'autre il s'agissait d'éviter le style nouvellement promu par Montaigne d'une amitié « coup de foudre » fondée sur la réciprocité et l'égalité intellectuelle. Restait donc à ressortir la vieille tradition biblique d'une amitié surnaturelle et charitable, simplement rapprochée de l'amitié humaine par le biais de l'affect commun et indifférencié de l'amour. C'est parce que Dieu est amour qu'il peut être l'ami, et qu'on peut parler d'une amitié avec le Christ ou avec Dieu ; c'est parce qu'Il est le Lien que l'amitié directive peut généralement être dite un « « lien de perfection ». Dieu est donc identifié au lien ou à l'amitié, davantage qu'à l'ami comme ami. Dieu n'est point l'ami, par exemple, de ceux qui s'en tiennent aux amitiés rien qu'humaines.

Conséquence qu'a bien vue un des « amis » et disciples de François de Sales, Jean-Pierre Camus : il n'y a pas d'ami-directeur véritable ! Celui qui se présente comme tel n'est qu'un relais de l'institution, rarement désintéressé, donc une sorte d'imposteur dont il faut se méfier. Aussi Camus ne retiendra pas la thèse du "directeur-ami" de son... directeur (et néanmoins ami !) F. de Sales, qu'il préfère appeler son « père », bien qu'il le considère par ailleurs comme un... « ange ». Ange ou père, donc, mais jamais ami : il est difficile de pousser plus loin la dénégation !

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