lundi 9 mai 2011

“Quiconque se met en colère…”

"Quiconque se met en colère contre son frère méritera d’être puni par les juges." (Jean Cassien)

Jean Cassien proposait six règles élémentaires, mais ô combien radicales, pour parvenir à l’amitié parfaite et donc à la perfection même. Le premier principe consiste à fuir tous les biens de ce monde, à ne revendiquer aucune propriété, source de toute dispute. En second lieu il faut renoncer à sa volonté propre et toujours lui préférer celle d’autrui, en la supposant meilleure et plus sage que la nôtre. Troisièmement, se persuader que la paix et la charité sont des fins en soi et dépassent tout autre bien imaginable. Quatrièmement — ce précepte est en réalité central — il n’est permis sous aucun prétexte, juste ou injuste, de se mettre en colère contre son prochain. Plus encore, cinquièmement, nous tâcherons de réduire la colère (même injustifiée) qu’autrui peut concevoir contre nous, attendu qu’il a besoin d’être adouci et consolé, étant manifestement plus faible que nous. Enfin nous n’aurons de cesse de penser à l’autre monde, au règne divin : à coup sûr cela effacera de notre âme tout chagrin et tout ressentiment. Or, justement, rien ne nous hôte davantage la faculté de prier que la passion de la colère ; rien ne s’oppose tant à l’offrande que de haïr son prochain, voire de mépriser la tristesse et la haine de son prochain. Car enfin, le fort est celui qui sait soumettre sa volonté à celle d'autrui ; il a donc devoir de porter secours à celui qui ne sait que haïr. Il le supporte patiemment et activement pour l’aider à guérir cette maladie, à porter ce fardeau. Qui donc sinon l’âme forte, l’âme charitable, pourra lui prodiguer caresses et douceurs ? Le faible ne supporte pas le faible, le malade ne guérit pas le malade.

Assurément une telle perfection se rencontre rarement, et sans doute ces commandements n’ont-ils d’autre prétention que de fixer les principes d’une amitié monastique. Rarement on aura tenté de lier aussi étroitement deux qualités apparemment hétérogènes, à savoir une rigueur et une douceur également extrêmes. Nous remarquons l’interdit majeur qui frappe la passion de la colère, comme si ce sentiment devait porter ombrage non seulement à autrui mais surtout à Dieu — seul autorisé à menacer, à punir, à déverser sa colère sur les hommes, et seul capable de pardonner vraiment. Soulignons bien cette dimension essentielle : le colérique est menacé de punition car la colère contrevient à la Loi. Qui se met ordinairement en colère? Celui qui néglige de s’en remettre à autrui et, au-delà, à Dieu. Le colérique usurpe la place divine, alors qu’il devrait être humble. Au contraire le doux, le charitable, le serviable approche de la vie parfaite. L’amitié parfaite ne peut exister qu’entre les parfaits ; et réciproquement la perfection ne se rencontre que dans l’amitié — monastique s’entend. Subsiste quand même un paradoxe : d’un côté l’amitié est d’autant plus grande qu’elle réunit des âmes grandes et pieuses, s’accomplissant dans la perfection ; de l’autre il convient d’être l’ami volontaire et surtout patient de nos «ennemis» colériques. Une vision extatique et métaphysique s’oppose à une vision caritative et morale : la première définit l’amitié en référence à une concorde supérieure d’essence divine, la seconde se contente de nommer l’Ami en rapportant l’amitié à cette colère trop humaine qui lui sert d’occasion et de support. Dans ce système Dieu et le Diable monopolisent la colère, il n’y a nulle place pour une colère à cause et à fin rien-qu’humaines, fût-ce sur un plan au moins “hygiénique”, fût-ce pour sauver l’amitié elle-même !

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