mardi 21 juin 2011

Entre liberté et nécessité : l'amitié pour Spinoza

Pour Spinoza, seuls les hommes véritablement libres sont liés entre eux par une amitié sincère et solide. La liberté s'oppose en tout à l'ignorance, c'est-à-dire au point de vue tyrannique des affects ; au contraire elle ne résulte que de l'exercice de la raison, dans la droiture du jugement désintéressé. Il s'agit de suivre et de faire ce qui paraît le plus élevé, le plus nécessaire, pour soi-même comme pour autrui (car sur le plan du nécessaire, ce qui vaut pour l'un vaut également pour l'autre), et non d'échanger avec autrui de supposés bienfaits selon les critères extérieurs d'une fausse reconnaissance, qui n'est que trafic et séduction. Celui qu'on nomme ingrat, ne sachant rendre l'équivalent de ce qu'il a reçu, n'est bien souvent que l'homme sage et courageux préférant se tenir en retrait plutôt que de participer à un échange gros de conflits à venir. Il faut savoir prendre cette liberté de ne choisir pour amis que des hommes libres, guidés par la seule raison, et d'éviter autant que possible les ignorants. Evidemment, ces derniers étant plutôt la règle et les premiers l'exception, ce principe risque de contredire cet autre thèse spinoziste selon laquelle la liberté s'épanouit en société. C'est pourquoi « autant que possible », le retrait nécessaire ne doit pas conduire à une solitude qui reviendrait à être haï et donc rejeté par la société. Le principe spinoziste de l'amitié, s'il revient quand même à un certain élitisme de la raison, ne consiste pas en une attitude superbement individualiste détachée de toute dimension politique. En réalité, comme la notion de reconnaissance (opposée à celle de bienfaisance) qui la définit jette un pont entre les plans affectif et rationnel, l'amitié occupe l'espace subjectif entre une servitude et une liberté également pures. D'autre part, le concept d'amitié dans toute son amplitude opère la synthèse entre l'éthique et le politique, l'individuel et le social, peut-être aussi entre la contemplation et l'action. Mais sans doute est-il plus juste de dire que l'amitié n'est, pour Spinoza, qu'une épreuve transitoire sur le chemin d'une libération plus radicale. Car savoir reconnaître ses amis ne se substitue tout de même pas au savoir et à la connaissance, lesquels ne s'acquièrent que dans une solitude radicale (sinon absolue), une posture de retrait qui d'ailleurs constitue le seul critère effectif de reconnaissance sans pour cela me « lier » nécessairement à ces « amis ». Si ce que l'on peut attendre des hommes raisonnables est leur discrétion, leur abstention des échanges mondains habituels, bref une vie tout entière tournée vers la connaissance, l'on ne voit pas bien comment ni pourquoi ces individus seraient spécialement enclins à se rencontrer. N'est-il pas finalement contradictoire d'exiger d'autrui cette liberté devenant par-là même nécessité ? L'amitié raisonnable n'est donc pas une amitié totalement libre ou libérée. Pour devenir l'ami de l'homme libre et philosophe, il est requis d'être soi-même libre et philosophe !

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