mardi 19 juillet 2011

L'amitié et le système du don

En ce qui concerne l’amitié comme vertu sociale ou même fondement du lien communautaire, un éclairage nouveau a été apporté par les problématiques sociologiques d’un Durkheim, relayées par celles de Mauss notamment. En effet les analyses philosophiques traditionnelles, essentiellement axées sur la morale, partent d'une relation canonique moi-autrui qui, une fois généralisée, fournit un modèle idéologique de socialité par référence au concept vague d’amitié, à peine distinct d'ailleurs de celui de fraternité. Or en tant que valeur, cette amitié semble toujours avoir été perdue et oubliée, sans correspondre à une réalité effective. Tandis que la perspective non individualiste de Mauss, en se fondant sur la seule réalité sociale des échanges, établit le don comme vecteur permettant de valoriser différentiellement la place des individus et impliquant autrui au niveau de chaque action individuelle. Tout acte étant causé par un don, répondant à un don, constitue par lui-même un don spécifique. Le système de l'échange de cadeaux induit une consistance sociale reposant exclusivement sur les relations inter-individuelles, sacralisées sans doute, hiérarchiques peut-être (dans la mesure où le donateur s'arroge un pouvoir et une supériorité indéniables, fondés sur le prestige), mais non féodales. En-deça de la dualité du bien et du mal, de la vertu et du vice, de la générosité et du calcul, le don est avant tout une pro-vocation, une marque d'amitié (parfois d'inimitié) que l'on n’a pas demandée ni choisie, et à laquelle il y a pourtant obligation de répondre. Par sa signification profonde, le don est avant tout possession. Il ne symbolise ou ne représente pas une disposition subjective ; à l'état brut il est simplement présence du donateur, transfert d'une force ou d'une qualité dans la sphère privée du bénéficiaire, qui « poursuivra » celui-ci jusqu'à ce qu'il puisse rendre au moins l'équivalent. Tant que les échanges de cadeaux ont lieu, même s'ils sont gros d’une inimitié secrète et du désir de dominer, une paix relative règne ; la socialité ne s'est pas coupée de la communauté profonde des biens, qui est participation intime à la vie de l'autre, invitation. Le don ne consiste qu'en cela : s'inviter chez autrui. L'on vit en paix en communauté tant qu'on ne laisse pas trop le voisin vivre en paix, en l'obligeant à se préoccuper de nous, de notre présence incontournable, et tant qu'on ne jouit pas trop en paix, égoïstement, de nos propres biens.

Sans doute ce système d’échange dissimule-t-il une peur sous-jacente, un refoulé fondamental qui serait pour chacun le don impossible à compenser : le don en tant qu'échange amical protègerait du don d'amour absolu qu'on ne pourrait jamais rendre. D’une certaine façon, tout cadeau anticipe ce don impossible et mortel ; c’est pourquoi derrière tout cadeau se réalise un don d’amitié, comme une sauvegarde vitale. Autre façon d’exprimer l’interdit de l’inceste, de la jouissance absolue de soi ou de l’autre. L’amitié se définit comme un don parce qu’elle-même peut et surtout doit être donnée, comme un commandement doit être donné et comme la Loi doit être dite.

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