mardi 13 décembre 2011

Rousseau et l’amitié

Il est des discours qui sabordent magnifiquement le mythe d'une amitié vertueuse et trop sûre d'elle-même, fondée sur la conscience et le jugement : à telle enseigne ceux d’Helvétius et de Rousseau. Le premier avance une explication matérialiste des plus décapantes : aimer, en règle générale, c'est avoir besoin. Rousseau, quand à lui, rapporte l'amitié et le besoin d'amitié au sentiment - en apparence terne - de la pitié : en effet lorsque avec suffisamment de constance, nous fixons sur un autrui privilégié pareil sentiment, nous sommes en droit de parler d'amitié. Rousseau écrit dans Les Confessions : "La bienveillance et l'amitié mêmes sont, à le bien prendre, des productions d'une pitié constante, fixée sur un objet particulier : car désirer que quelqu'un ne souffre point, qu'est-ce autre chose, que désirer qu'il soit heureux ?" 

Par ailleurs Rousseau confesse son besoin d'amitié comme étant « le plus fort, le plus grand, le plus inextinguible » : il s'agit d'une avidité affective et sentimentale si puissante que seule une femme — une amie et non un ami — serait capable d'y répondre. On sait que l’auteur des Confessionstémoigne d'un attachement singulier pour sa protectrice Madame de Warens, au point d'évoquer une « possession plus essentielle », plus forte que s'il se fût agi  d’une simple passion amoureuse. Le commerce intime vécu avec cette femme devint pour Rousseau le parangon de l'amitié vraie considérée comme harmonie et bonheur intégral. On peut y voir la formule d'un fantasme fondamental, d'autant plus que cette plénitude est évoquée le plus souvent par défaut et comme marquée d'une nostalgie irréductible. Au départ règne le manque, la détresse, et en l'occurrence un sentiment d'abandon culpabilisant. Le besoin constant d'amitié, comme forme sublimée du besoin d'autrui, repose sur un "désaide" ou un défaut initial que rien ne peut véritablement combler. Pas même la société intime avec la Protectrice qui, en tant que relation « mère » si l'on peut dire, génère justement d'autres relations amicales, aussi nécessaires que peu convaincantes. Car Rousseau ne se contente pas du giron de Mme de Warens, il lui faut véritablement des amis ; pour supplémenter ce qu'il appelle les « caresses » de celle-ci, il lui faut caresser de nombreuses amitiés secondaires, en exigeant surtout d'être caressé par elles. Rousseau, en effet, qui exige de ses amis une fidélité à toute épreuve, refuse de s'offrir à tel ami particulier car, dit-il, ayant un cœur très aimant il affectionne d'abord l'humanité tout entière ! En réalité il a moins besoin d'aimer les autres, que d'être aimé par eux, moins besoin d'avoir des amis que de les conserver jalousement s'il en a. Il ne recherche pas l'amitié comme telle mais l'affection dans l'amitié, sur le modèle de l'intimité idéale avec Mme de Warens. Au bout du compte il fuit toujours les amis, et revient toujours à l'Amie puisque nulle affection n'est comparable à la sienne ; entre ces extrêmes se peut donc loger l'amitié pour « tous les hommes ». Ainsi le fantasme ou l'imago nommé Mme de Warens - soit l'intimité initiale avec l'Amie protectrice - éclaire le rôle de la pitié dans la formation du sentiment amical chez Rousseau, à la fois dans son histoire et dans sa pensée.

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