mercredi 12 octobre 2011

Petite psycho-sociologie des affinités dilectives

La psycho-sociologie entend par « affinité » les relations affectives en général en tant que déterminées par l’environnement et les facteurs sociaux. Elle l’applique a fortiori aux rapports amicaux. Bien que voué d’ordinaire à un usage plus littéraire ou «alchimique» que scientifique, ce terme d'affinité intéresse aussi bien la sociologie que la psychologie. L’histoire sémantique du mot renvoie aux sens de voisinage et de parenté par alliance (versant sociologie) comme à ceux de convenance et de connivence (en psychologie). D’autre part, la différence psycho-sociologique de l’amitié s’enlève sur une opposition plus massive entre «affiliation» et «préférence». L’affiliation est collective, elle signifie l’intégration d’un individu au sein d’un groupe originellement familial, où l’ami ne se distingue pas du frère tandis que, sans médiation, l’ennemi s’identifie à l’étranger. La préférence, au contraire, constitue un rapport à l’autre strictement individuel, mais qui, à la différence de l’affinité véritable, peut être unilatéral. Par ailleurs, l’«élection» désigne moins l’affinité qu’un attachement par définition dépourvu de sélection (liens familiaux et coutumiers) ; entre l’électif pur et le sélectif pur, le dilectif caractérise précisément la relation affinitaire de type amical. Cette relation interpersonnelle, dyadique, couvre l’ensemble du domaine d’investigation du psycho-sociologue puisque : 1) il faut commencer par identifier la situation-cadre de vie d’où émerge le couple amical, donc aussi le groupe social et les modèles d’affiliation afférents ; 2) les éléments culturels et idéologiques, les systèmes de valeur formant les conditions d’une amitié possible ; 3) la nature et les motifs de l’élan affectif attribué aux individus, relevant de la psychologie ; 4) enfin le type de satisfaction que ces individus en retirent mutuellement. Ces quatre aspects forment les différentes étapes d’une approche complexe et centripète, visant finalement la «paire d’amis» comme collusion de deux imaginaires. 

Que révèle l’enquête sociologique ? Rien de bien passionnant à vrai dire... Toujours les mêmes difficultés, les incertitudes de la communication affective, les illusions qui président aux présomptions de réciprocité, etc. D’abord les témoignages dans leur grande majorité, quelque soit leur contenu, trahissent des perspectives «égocentrées» (ce qu’on attend des amis) ou bien réciproques (ce qu’on fait avec eux), mais presque jamais «allocentrées» (ce qu’on ferait pour eux) : l’aimé objectivé prend le pas sur l’amant. Si la recherche d’intimité et l’indépendance par rapport aux modèles d’affiliation est d’autant plus prononcée qu’on gravit l’échelle sociale, bon nombre d’individus ne semblent pas faire une nette distinction entre amitié et solidarité, amitié et camaraderie. Les lieux et cadres de vie où se nouent les amitiés restent prioritairement ceux du travail, du voisinage immédiat, et secondairement des loisirs, en sorte que les occasions de rencontre par pur hasard sont, statistiquement, à peu près nulles. Il n’y a pas de miracle. Rêve-t-on d’amitiés sublimes rompues dans le drame ou la tragédie, s’achevant en disputes homériques, soldées par le ressentiment et la haine ? Il faudra se contenter de «décrochages» plus prosaïques, souvent dus à la paresse ou à la lassitude des protagonistes, les changements de résidence ou les conséquences du mariage... Croit-on réduire l’amitié à une pure relation dyadique ? Cependant on nous dit que l’amitié éclot et s'exprime essentiellement au sein des groupes, par exemple à l’occasion des "réceptions" et autres "parties". Bref les grandes amitiés, les affinités intimes et individuelles font exception ; or l’enquête sociologique, par définition, ne peut viser l’exception, sauf à la comptabiliser comme une situation ou comme un témoignage égal aux autres. 

Le maître-mot est bien celui d’intersubjectivité, trop généralisant et tristement insuffisant. S’agissant d’expliquer non seulement les raisons de notre attirance envers autrui, mais la présomption de réciprocité qui à chaque fois enveloppe ces motifs, la théorie de la «perception affective» dégage un invariant très général qu’elle appelle la «présomption de similitude». Grande nouvelle : nous percevons nos amis comme semblables ou nous projetons sur eux des traits de notre personnalité, ce qui a pour effet de conforter celle-ci, voire de flatter notre «moi idéal» et donc notre narcissisme. On en conclut que toute affinité amicale repose sur quelque connivence narcissique pouvant aller jusqu’à l’intimité communielle.

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