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La belle âme et l'amitié. (D'un idéalisme congénital dans les conceptions philosophiques de l'amitié)

 

Louis Janmot, Le poème de l'âme - l'idéal, 1854

Aristote, déjà, se conformait à une vieille tradition en définissant l’ami comme une âme unique siégeant en deux corps. Pareil « nouage » assure aux deux âmes une parfaite connaissance mutuelle, leur promettant toujours plus de pureté et de spiritualité. Cependant, l’unité idéale des âmes ne laisse-t-elle pas cruellement impensée la dualité réelle des corps ? On constate qu'une ségrégation s'opère directement à partir des corps au nom de la différence sexuelle. Pour la tradition, une amitié véritable ne saurait exister entre deux femmes ou entre un homme et une femme, mais seulement entre deux hommes. En d'autres termes, l'âme n'est rien moins que sexuée, malgré ce qu'on en dit : bien qu’elle s’accorde au féminin, elle recouvre (spécialement dans l'amitié) une réalité masculine, marquée d’un évident narcissisme. Lacan disait, à propos de cette identification des âmes : « l'âme âme l'âme » (Encore, p. 78). Aimer d'amitié, au sens où l'on veut du bien à l'ami, c'est toujours réduire autrui au semblable en le prenant pour son âme. C'est aussi un rapport de « compréhension » dès lors qu’il inclut fondamentalement la vertu en partage et un discours de la maîtrise : l'âme est ici le maître présent en chacun. Or, dans l’âme une de l’amitié, il ne saurait y avoir deux maîtres. Faut-il supposer un tiers, un maître-philosophe qui serait comme le père implicite de cette amitié ? A moins qu'un nouveau rapport, de type inégalitaire, ne soit déjà instauré. Dans la phrase citée en exergue, Montaigne évoque - comme malgré lui, comme dépassé par la fulgurance de sa formule - une sorte de relation qui détruit le mythe d'une symétrie ou d'une égalité parfaite entre les âmes amies (condition supposée de leur identification ou de leur union). On connait les célèbres formules de Montaigne : « je connoissoy la sienne comme la mienne » et « je me fusse plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy ». Ainsi est marquée la rupture entre la connaissance, égalitaire par essence, et l'amour foncièrement dissymétrique puisqu'il me conduit à préférer à mon propre jugement celui d’autrui.

L’alter ego de Montaigne

 


“Si on me presse de dire pourquoy je l’aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant : Par ce que c’estoit luy ; par ce que c’estoit moy.”  (Montaigne)

La vision de l’ami comme alter ego est commune à la plupart des auteurs classiques de l’antiquité. L’ami est un autre soi (heteros autos), dit Aristote, et l’amitié qu’on lui porte n’a d’autre référence que celle qu’on porte à soi-même. Le lien d'amitié avec soi-même est décrit par Aristote comme un accord avec soi-même, auquel seul l'homme vertueux peut prétendre. Les vicieux, au contraire, sont en désaccord avec eux-mêmes, tiraillés par des désirs contraires ou divisés entre raison et sensation. Au comble de l'inimitié éprouvée pour eux-mêmes, rongés par le remords, il n'est pas rare que certains méchants se suicident. Si l'ego apparaît ainsi comme une référence, la première de toutes, ce n'est point par individualisme mais pour raison morale : en effet le bien que je veux naturellement pour moi-même, c'est-à-dire la maîtrise de soi par la pensée, je puis le vouloir ensuite pour les autres. Le critère de l'amitié n'est donc pas tant l'ego que la sagesse de l'ego, son « honnêteté » ou sa vertu ; ce n'est pas tant lui-même en propre que sa pensée ou sa « réflexion » propre ; en bref, c'est l'égoïsme. Pareillement, Cicéron considère l’amour de soi comme un exemple et un modèle pour l’amitié, qu’il définit comme un commerce avec un autre soi-même (alter idem). Mais justement il y a équivoque, puisqu’on peut mettre l’accent plutôt sur « alter » ou plutôt sur « ego » ; on peut voir l’ami tantôt comme un autre « soi-même » (alter ipse) foncièrement original,  tantôt comme un autre « moi-même » (alter idem) particulièrement ressemblant. Vieux dilemme de la mêmeté et de la différence, de la mêmeté dans la différence. Alter ego veut dire que, comme moi, l’ami est différent de tout autre et je l’aime comme tel, c’est-à-dire comme autre ; alter ego signifie que l’ami est un second moi-même et c’est bien ce même que j’aime. L’intérêt de Montaigne est de résoudre à sa manière cette contradiction, justement en maintenant ouverte, indécidable, l’option pour « luy » et/ou pour « moy » sous la bannière d’un (double) « parce que » défiant toute logique. C’est comme ça. A la fois simple et complexe, évident et mystérieux, raisonnable et passionnel, etc. Cependant il y a bien une mêmeté, une communion qui surnage au-delà de l’équivoque : celle des âmes. Nous n’en faisions qu’une, écrit Montaigne après tant d’autres. Au-delà des identités (c’est-à-dire des différences) affirmées, prime donc l’identification.