L’amitié aristotélicienne présente deux composantes essentielles, respectivement morale et politique, qui ne concourent pas à une définition forcément univoque de l’amitié. La première, qui lui donne probablement son sens le plus général, est la vertu. Au-delà du plaisir et même de l’utile, elle caractérise l’amitié comme spécifiquement humaine en tant que l’homme, contrairement aux animaux et aux dieux, possède la faculté de réfléchir et de décider librement. Ainsi donc l’amitié semble se fonder sur une hiérarchie très stricte des comportements, et sa haute valeur morale explique en même temps sa relative rareté. Tous les hommes ne sont pas égaux devant l’amitié ; certains méritent de la connaître, d’autres ne la connaîtront jamais. Or nous ne sommes pas moins égaux entre amis : l’égalité est la seconde composante essentielle, politique celle-là, de l’amitié. Elle provient de ce que l’élaboration aristotélicienne, comme le souligne bien Derrida (Politiques de l’amitié), fait fonds sur un schème fraternel de la communauté politique dont le lien ne peut être qu’égalitaire. En cela, l’amitié s’oppose au lien marital, essentiellement aristocratique, comme au lien filial ou paternel qui est monarchique. Le schème de la fraternité est celui du « bien-s’entendre » (supposément); il rejoint donc celui du politique comme tel, un « vivre-ensemble » qui repose moins sur la vertu que sur la recherche de l’utile. Seulement, si tout ce qui est politique tient de l’amitié, si toute amitié est donc politique, c’est maintenant l’utile et non la vertu qui donne son sens le plus général à l’amitié. Aporie, contradiction, ou simple difficulté liée à la complexité du concept d’amitié ?
