« Quoi » de philia, l’amitié et non « qu’est-ce que » philia, demande Derrida dans Politiques de l’amitié, tandis qu’il lit Heidegger lui-même lisant Hölderlin (cf. le séminaire de 34-35 sur Le Rhin). Pour répondre, ou plutôt pour entendre cette question, il faut entendre phileîn (l’amour, das lieben, précédant toute distinction entre amour et amitié) avant philia (la définition sociale et philosophique de l’amitié), mais en même temps que le Logos.
Si l’on en croit Heidegger, phileîn (aimer) veut dire à la fois s’accorder et répondre au logos, condition essentielle pour s’accorder avec un ami, mais aussi pour éduquer, etc., et pour aimer plus généralement. Dans la correspondance au Logos, est entendue la voix – comme aussi bien est vu l’éclat – de l’être de l’étant, soit la présence même. Heidegger évoque l’oreille interne, tendue vers le phileîn originaire, qui entend et recueille la parole à nous adressée : l’entente comme ouverture à la présence précède l’ouïe proprement dite. L’expérience originaire (héraclitéenne) du phileîn qui réunit donc einai et legein, précède absolument la protè philia comme la teleia philia philosophiques. Ce retard constitutif du phileîn et du Logos philosophiques, déjà divisés, érotise en quelque sorte le questionnement à propos de l’amitié.
