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Bonheur et amitié selon Aristote

 


"Dans le malheur, les amis satisfont plus à un besoin, puisqu’il faut à ce moment des amis utiles. Mais il est plus honorable d’en avoir dans le bonheur.” Aristote

L’homme heureux a t-il besoin d’amis ? N’est-il pas suffisamment comblé par le bonheur qui lui procure sagesse et indépendance ? Aristote refuse cette solution de facilité et défend le parti inverse : en tant qu’animal politique, l’homme reçoit et surtout dispense l’amitié comme un des biens les plus précieux. Le bonheur doit être conçu avant tout comme une activité, celle de la propagation de soi dans la contemplation de ses propres actions. Les amis sont donc nécessaires à l’exercice même de la vertu et à l’expression de sa nature, selon une dialectique de la puissance et de l’acte. Or l’on agit davantage dans le bonheur que dans le malheur, dans la profusion que dans le manque ; aussi Aristote distingue-t-il l’amitié-besoin (réclamée) et l’amitié-vertu (consentie) comme le passif et l’actif. Cependant, celle-ci n’a pas le caractère de gratuité ou de supplémentarité qu’un Kant attribue au moral par opposition au pathologique (naturel). Avec Aristote, l’amitié reste inclinaison naturelle en tant que participation active au bien. Inversement, l’on ne se grandit pas en cherchant à faire participer autrui à nos malheurs (c’est là coutume de “femmelettes” dit-il). L’amitié fait couple avec le bonheur par la médiation de l’acte vertueux qui est avant tout, on l’a dit, acte de contemplation. Plus exactement, l’amitié véritable suppose le bonheur, lequel réside essentiellement, pour Aristote, dans le savoir. Il n’y a donc pas de concept réellement autonome de l’amitié, chez Aristote, indépendamment de l'état du bonheur comme nature accomplie, auto-contemplative.

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L’égalité dans l’amitié (et la vertu)

 


Aristote énonce la règle générale suivante : toute amitié se fonde sur une certaine égalité. Mais celle-ci peut être donnée et immédiate, comme elle peut être inversement acquise et construite, notamment lorsqu'un des termes comporte un élément de supériorité sur le second. Dans ce cas l'égalité n'est plus simple mais devient proportionnée au mérite, le terme inférieur devant compenser son défaut par un surplus d'amour. Il effectue notamment la compensation en prenant l'initiative de l'amour, et rétablit ainsi « une sorte » d'égalité. D'ailleurs, note Aristote, l'amitié consiste davantage à aimer qu'à être aimé. Or le plus méritant reçoit naturellement plus d'amour : est-il plus méritant parce qu'il est aussi le plus aimant, ou bien le plus vertueux, ou bien encore parce qu'il est naturellement supérieur ? La raison n'est pas clairement formulée par Aristote, même si certaines disproportions semblent en effet « de nature », comme peut-être celle qui existe entre un père et son enfant. On doit comprendre que le père veut le bien de son enfant en tant que nature à accomplir, c'est-à-dire en tant que futur adulte, ce qui confère immédiatement à l'amitié paternelle un sens pédagogique et directeur, d'où elle tire en même temps sa supériorité. En langage aristotélicien, vouloir le bien d'un être, l'aimer « pour lui-même », ne peut signifier que vouloir effectuer ou conserver sa nature propre. Il y a des limites, certaines barrières ontologiques sont infranchissables. Par exemple on ne peut pas vouloir du bien à son ami au point de souhaiter qu'il devienne un dieu, car en perdant son humanité il perdrait immédiatement notre amitié. Entre les hommes et les dieux, il n'y a aucune amitié, aucune compensation, aucune proportionnalité envisageables.

L’amitié vertueuse et la sagesse stoïcienne

 


Le thème stoïcien (et plus généralement antique) d'une amitié réservée aux sages pratiquant la même sagesse est inséparable de celui d'une attirance et d'une communication naturelles dans le bien. Plutarque rapporte ces propos éloquents de Diadoumène : « Si un sage, n'importe où, tend le doigt avec sagesse, tous les sages de la terre en tirent profit ». Cette disposition morale qui nous pousse à aimer et à rechercher les hommes « de bien » a donc un sous-bassement naturel ou ontologique, puisque ce qui est « bien » dans la nature, en général, c’est que tout être recherche ce qu'il aime, soit ce qui est bien pour lui, et que finalement tout ce qui se ressemble s'assemble. Le thème d'une sympathie universelle est évidemment des plus courus dans le stoïcisme. Epictète : « si les végétaux et nos propres corps sont ainsi liés à l'ensemble des choses et en sympathie avec lui, nos âmes ne le sont-elles pas encore beaucoup plus ? »